Marianne publie cette semaine une enquête sur le calvaire des enseignants, revenu dans l'actualité à cause de plusieurs agressions récentes dans des
collèges ou des lycées. Notre ami Jean-Paul Brighelli se penche à son tour sur le sujet. Et propose des solutions
C’est entendu : nous vivons dans une société violente, et l’école, partie prenante, n’y échappe pas…
C’est l’exemple-type d’idée reçue qu’il faut d’urgence réexaminer. Si la prémisse est évidente (elle l’est même tellement qu’elle confine au truisme :
quelle société n’est pas, ou ne fut pas, violente ?), la conclusion qu’on en tire ces jours-ci n’en découle pas naturellement. Les blousons noirs des années 1960 n’étaient pas des enfants de
chœur — mais ils étaient fort respectueux, en classe. Les apaches des années 1930 n’étaient pas tendres — mais ils ne mouftaient pas, en cours, quand ils y allaient. Leurs enfants non plus — ils
se seraient d’ailleurs fait corriger doublement par leurs voyous de parents s’ils avaient osé manquer de respect à la maîtresse ou au professeur…
Aujourd’hui, les gosses des familles les plus aisées eux-mêmes, pour ne pas en rester à ceux qui sont entrés en rupture de ban, se sentent fort peu
contraints par les règlements intérieurs de nombre d’établissements. Il faut dire que lesdits règlements ne règlent pas grand-chose, tant le laxisme est devenu doctrine
d’Etat.
Pas partout cependant : c’est bien la preuve que si l’on veut, on peut, même dans des quartiers réputés difficiles.
Alors, certes, la violence des jeunes est le reflet de celle des adultes…
Est-ce bien sûr ? Les plus extrémistes des pédagogues — les « désobéisseurs », par exemple — postuleraient sans doute que l’institution génère par
nature de la violence. Comment ? Vouloir leur faire apprendre par cœur l’alphabet et les tables de multiplication ? Offense impardonnable aux droits imprescriptibles de l’enfant à construire
lui-même ses propres savoirs, à être heureux tout de suite, à se développer sans contrainte, comme une mauvaise herbe…
S’obstiner à lui faire avaler des savoirs et des savoir-faire, alors qu’il suffit de développer ses savoir-être (et, depuis quelque temps, son
savoir-devenir, que Valérie Pécresse voudrait mieux évalué à l’entrée des grandes écoles, officines impitoyables de reproduction sociale, comme chacun sait) pour qu’il grandisse harmonieusement,
comme un insecte nuisible, quelle violence ! Quelle barbarie ! Quelle « reproduction », disent les sous-Bourdieu de service…
Vaines plaisanteries : la violence des jeunes diffère de celle des adultes en ceci qu’elle est primitive, et non secondaire. Elle est instinct de
prédation — naturelle en quelque sorte , diront les écolos quand ils seront arrivés au pouvoir. La violence adulte peut s’expliquer dans le schéma action / réaction. Celle des jeunes n’a pas
besoin de provocation : c’est justement tout l’objectif de l’éducation et de l’instruction de contrarier la nature — de faire des enfants des êtres de culture.
De ce point de vue, on ne les a pas trop malmenés, ces dernières années. Je n’en veux pour preuve que l’état dans lequel ils arrivent, justement, en
classes prépas : l’écart entre ce qu’ils sont supposés savoir pour s’adapter à un milieu qui a maintenu grosso modo ses exigences et ce qu’on leur a demandé pour passer le Bac se creuse chaque
année. Ils mettaient autrefois trois mois pour se hisser au niveau de ce qu’on leur demande. Aujourd’hui, il leur faut une année entière. Et trois ans, majoritairement, pour parvenir à intégrer
une (vraie) grande école.
Hors prépas, comme chacun sait (en fac, par exemple), on s’est contenté de baisser le niveau d’exigence. Ça n’a fait aucun bien aux 50% de nouveaux
bacheliers qui s’y risquent — il s’y étalent à grands fracas. 40% en première année, plus de 50% sur deux ans (et 97% quand ils arrivent de Bac pro…). Et encore, chacun sait que les universités
forcent les notes pour garder le maximum d’étudiants, puisqu’elles reçoivent une allocation pour chacun d’eux — ils ne sont plus chair à canons, mais fonds de roulement…
Oui, la première violence est institutionnelle. Moins on leur en donne, plus la frustration augmente. Moins ils ont les mots pour le dire, plus le geste
part rapidement — ou l’insulte, qui se cantonne dans des marges lexicales étroites, tous les enseignants régulièrement traités de putes ou de fils de pute (variante sophistiquée : « Va niquer ta
mère la pute » — voir la Journée de la jupe (1)) peuvent en témoigner. « God damn your bloody eyes », suppose que l’on étudie Shakespeare, et non le Sun. Quant à traiter son prof d’anacoluthe,
cela implique que l’on persiste à lire Tintin, et non des mangas muets…
Et qu’on ait appris ce qu’est une anacoluthe.
80 000 agressions par an
• Les médias contre l'université?
La violence seconde, si l’on veut bien y réfléchir un instant, c’est le laxisme. Les gosses testent les adultes en permanence — dès le berceau.
Autorisez-leur le doigt, ils y mettront le poing. Or, que fait l’administration, lorsqu’un enseignant se plaint d’un élève, ou choisit de le renvoyer de cours ? C’est le prof qu’elle met en cause
— « vous ne savez pas tenir vos classes, et d’ailleurs, ce que vous faites les intéresse-t-il ? » Que dit l’administration, lorsqu’on veut infliger une sanction ? Qu’il faut discuter, négocier,
transiger. Que propose-t-elle, lorsqu’on se retrouve, après une vraie agression (80 000 par an, dernière statistique disponible — après, on a cassé le thermomètre pour éviter d’avoir la fièvre…)
devant un conseil de discipline ? Ma foi, elle constitue une majorité toujours laxiste avec ses propres représentants, ceux des élèves et des parents, et Kevin Monchéri est acquitté sous les
acclamations. Ou viré trois jours — trois jours de vacances et de petit commerce, qui ont si bon goût que l’heureux bénéficiaire recommencera dès son retour… Quand bien même il serait exclu
définitivement, l’obligation faite à l’administration de l’inscrire quelque part l’amène à l’imposer à un autre établissement, qu’il bordélisera avec la même réussite… Il y a ainsi des gosses que
l'on se passe comme une patate chaude, d'année en année, de collège en collège (2)…
De temps en temps, ça dérape sérieusement. Un doigt — le bras : on tue, on viole, on massacre. Des éléments incontrôlés entrent comme dans un moulin
dans des établissements construits par des architectes utopistes qui ont voulu faire des patios par peur des lycées-casernes —, et démolissent un(e) élève. Ou plusieurs. Médias, affolement, droit
de retrait (les enseignants ont raison, mais ça n’arrange rien), gesticulation ministérielle, montée en ligne du recteur qui promet trois postes de surveillant pour surveiller quarante hectares
et 2000 élèves…
Et comme dit excellemment Natacha Polony (3) : créer des postes de surveillants n’y fera rien, sur le fond. Que l’on en reste au ratio actuel (un
surveillant face à douze équipes de foot, comme elle le rappelle opportunément) ou qu’on le modifie (onze équipes de foot ?…), quelle différence ?
Osons les solutions et la tolérance zéro
C’est le rapport tout entier aux adultes et à l’institution qu’il faut modifier. Alors, osons quelques propositions de bon sens — la chose au monde la
moins partagée — dans l’ordre croissant de complexité :
les téléphones portables peuvent servir à enregistrer / diffuser des scènes de violence et de provocation ? Interdisons les portables dans l’enceinte
des établissements. En cas d’infraction, confisquons-les, avec obligation aux élèves de se faire accompagner de leurs parents pour les récupérer. C’est déjà le cas dans un certain nombre
d’établissements : ce qui est possible là ne le serait pas ailleurs ? Allons donc !
Les élèves doivent présenter un carnet de correspondance ou une carte à l’entrée des établissements — et l’entrée doit leur être refusée s’ils ne l’ont
pas. Dans le même ordre d’idées, des adultes (concierges, surveillant, et surtout personnels de direction) doivent chaque matin être à l’entrée des élèves — ne serait-ce que pour leur faire
comprendre qu’ils entrent dans un autre système qui a ses règles et ses pontifes;
nous manquons de surveillants ? Embauchons-en — à ceci près que ce ne sont pas des étudiants surmenés et à temps partiel qu’il faut utiliser, ni des «
grands frères » dont l’activité principale consistera à imposer l’observance de tel ou tel précepte aux petits. Non ce sont des adultes, des vrais adultes, qu’il faut mettre en face des enfants.
Pas des copains. Nous avons pléthore de quinquagénaires en recherche (désespérée, parfois) d’emploi ? Recrutons-les prioritairement, ils seront bien plus à l’aise, face aux jeunes, que… des
jeunes;
un élève perturbe gravement un cours ? C’est à l’administration à le prendre en charge — pour le bien collectif. Un élève perturbe gravement un
établissement ? Non seulement il faut le virer, mais ne pas le réinscrire dans un établissement qu’il contaminera tout aussitôt : il faut recréer d’urgence des structures
adaptées;
des petits morveux crânent en classe parce qu’ils savent que leurs parents interviendront ? Interdisons à nouveau aux parents d’entrer dans les
établissements scolaires. Fermons-leur les conseils de classe, de discipline et d’administration (franchement, en quoi y sont-ils compétents ?). Après tout, les parents entrent-ils dans les
hôpitaux pour suggérer aux médecins les soins que réclame leur progéniture ?
Si nécessaire, indexons le comportement des voyous sur les prestations sociales dont bénéficient leurs parents. Le facteur économique étant déterminant
en dernière instance;
il peut arriver qu’un élève se dissipe (un joli euphémisme, tiens !) parce qu’il a l’impression de ne rien avoir à faire dans un cursus généraliste de
longue durée. Eh bien, consentons une fois pour toutes à repenser le collège unique, qui nous fait entretenir des dizaines de milliers de pauvres gosses mal à l’aise dans un enseignement général
inadapté — et qui fourniront le gros du bataillon de 140 000 gamins qui sortent du système scolaire fin troisième sans rien dans la tête, ni dans les mains;
c’est tout l’établissement qui est gangrené par la violence, parce qu’un utopiste fou a pensé intelligent de construire un ghetto scolaire à l’intérieur
d’un ghetto social ? Ce n’est certes pas en le repeignant qu’on améliorera la situation. Puisqu’il est financièrement pas plus onéreux de le reconstruire (ailleurs, si possible) que de le
réhabiliter, n’hésitons pas — construisons-le ailleurs, et dispersons les mauvais sujets. Et réaménageons l’espace intérieur – une estrade, parfois, cela suffit à faire la différence, tant il est
vrai que l’enseignement est un art du spectacle;
trop d’enfants ont un rapport déficient à la langue, parce que leur environnement familial n’a pas eu accès lui-même à la langue et à la culture de
l’école — c’est-à-dire celles de la bourgeoisie ? Construisons vraiment ces « internats d’excellence » dont parlait jadis un certain candidat à la présidence dont je crois bien qu’il s’appelait
Sarkozy. Inutile de nous bercer d’illusions : face au poids familial, face aux contraintes environnementales, l’école ne peut pas tout;
Et de façon générale, instaurons la tolérance zéro.
Pour commencer.
Dans un second temps, nous nous occuperons des programmes — parce qu’il ne sert à rien de disposer d’un arsenal répressif si nous ne proposons pas, dans
le même temps, une vraie formation, une vraie instruction, un vrai apprentissage — une vraie transmission.
Source: Marianne
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